Sara*, journaliste à l’Agence France-Presse
Bérénice Pognant : Est-ce que tu pourrais faire une brève présentation de ta profession ?
Sara : Je suis journaliste au pôle enquête à l’AFP, de la branche Palais de justice/Instruction. Dans cette équipe, nous nous occupons des enquêtes judiciaires à Paris. On suit le processus entre la commission de l’infraction, les investigations judiciaires jusqu’à la décision de justice (non-lieu ou renvoi devant la justice pour passer en procès).
Il y a aussi une équipe qui s’occupe de couvrir les procès.
B.P : J’imagine que tes journées de travail sont assez différentes les unes des autres, donc ce serait peut-être difficile de répondre précisément si je te demandais à quoi ressemble une journée de travail typique à l’AFP. Mais y a t-il une tâche que tu effectues quotidiennement, lorsque tu es à l’agence par exemple ?
Sara : Dans ce service, la journée est difficilement prévisible, il faut savoir être réactif. Mais on pourrait dire qu’une “journée typique” au pôle Instruction se résume à appeler les sources (le parquet, les avocats, parfois les juges d’instruction). L’objectif est de se renseigner un maximum. On travaille aussi en collaboration avec le pôle police, donc dès lors qu’il se passe quelque chose (attentat, homicide), qui a souvent l’info en premier.
Ensuite, on appelle le parquet pour recouper l’info et avoir des détails sur les circonstances de l’événement. Dès lors, on passe à la rédaction.
B.P : Ton travail se déroule donc plus à l’agence que sur le terrain ?
Sara : Aujourd’hui nous sommes à l’agence, mon équipe et moi, mais il nous arrive de passer la journée au tribunal. On y est basés dans le bureau de la presse judiciaire, et on sort régulièrement pour rencontrer des sources (tribunal, cabinet d’avocat). Malgré tout, sur cette rubrique, c’est vrai qu’on est à l’agence la plupart du temps : on récupère les pièces d’instruction, on épluche; ce n’est pas vraiment du travail de reportage.
B.P : Pour ma part, j’ai pour objectif d’effectuer des enquêtes et des reportages à l’international. Comment est-ce que toi, tu as déclenché cette première opportunité ? Quelle a été ta première expérience journalistique à l’étranger ?
Sara : J’ai fait des études de russe. J’ai passé un an à Moscou dans le cadre de mes études, et comme je voulais rester sur place, j’ai cherché à faire un stage là-bas. J’avais envoyé mon CV à l’AFP. J’ai passé un entretien, puis j’ai été prise. J’ai fait une période d’essai de 15 jours, puis je suis restée deux mois… j’ai compris à ce moment que c’était vraiment ce que j’avais envie de faire. J’ai passé 5 ans au bureau de Moscou à l’AFP, entre 2009 et 2014, où mon travail consistait à traiter de l’actualité russe. J’étais en Russie avant ma proposition de poste en France, car à l’AFP, la prise de mobilité fait qu’on ne peut rester que 5 ans sur un même poste.
B.P : Donc tu dirais que c’est grâce à ton expérience à l’étranger que tu as pu rentrer à l’AFP ?
Sara : Oui, complètement. Les agences et rédactions ont toujours besoin de gens qui parlent des langues rares.
B.P : Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de travailler dans des zones dangereuses ? Ou de subir des pressions, des intimidations ?
Sara : A Moscou, ce n’était pas dangereux en termes sécuritaire. Mais parfois, oui, il y a des situations à risque, il faut être vigilant. J’ai vécu par exemple un « pseudo »-cambriolage, je me suis demandé si ce n’était pas une tentative d’intimidation par rapport à mes infos, car il ne me manquait qu’une clé USB.
B.P : J’imagine que tu as dû avoir peur… en tant que journaliste, on se bat pour la vérité mais ce n’est jamais sans risques.
Sinon, j’avais aussi une question par rapport à la précarisation de la profession. Est-ce que tu as rencontré des difficultés financières au début de ton immersion dans la profession ? Tu es d’abord passée par la pige ?
Sara : Lorsque je suis sortie de l’IFP (Institut Français de Presse), c’était pile l’année où l’AFP a arrêté de faire passer des concours pour embaucher des journalistes. J’ai été pigiste pendant trois ans, et dès que l’AFP a réouvert ses concours, je les ai passés. J’ai été prise en CDD, puis après j’ai été titularisée en CDI.
B.P : Tu dirais que c’est le fait d’être passée par une école de journalisme qui t’a facilité l’accès à la profession ?
Sara : Le journalisme, ça s’apprend sur le tas. L’école, ça te donne quelques bases, des techniques. Il y a plein de bons journalistes qui ne sont pas passés par une école.
Mais d’un point de vue personnel, j’avais l’impression que j’étais plus légitime en passant par une école.
B.P : Le journalisme est un milieu sans pitié, où il faut s’acharner pour faire ses preuves et se démarquer. Y a t-il un moment, dans ton parcours professionnel, ou la ténacité requise dans ce secteur de “requins”, t’a demandé tant d’énergie que tu as eu envie de baisser les bras ?
Sara : Quand j’étais pigiste, j’ai eu des moments de découragement. Essayer de vendre des sujets sans obtenir de réponse, être sous-payé, c’est éprouvant… Mais il faut tenir bon.
B.P : J’imagine que tu as déjà été confrontée à des imprévus qui ont remis en question tout le bon déroulement d’un reportage (faux bonds des intervenants, intempéries…). Comment est-ce que tu réagis face à ce genre de situations ?
Sara : On s’adapte à la situation, il faut faire preuve de réactivité et anticiper les potentiels imprévus.
B.P : Justement, est-ce que tu aurais une anecdote, un souvenir marquant à partager ?
Sara : On m’a envoyée trois jours sur le lac Baïkal. C’était assez impromptu comme expérience : je me suis retrouvée en Sibérie, avec des garde-pêches. J’avais la pression parce qu’on m’a dit qu’il fallait que je ramène trois sujets. J’ai fait un reportage sur une opération anti-braconnage avec des gardes-pêches, où on s’est levés à quatre heures du matin pour prendre le bateau sur le lac Baïkal. Seulement à quelques heures de la nuit précédente, où j’avais fait un reportage sur une ex-base militaire soviétique.
*Les prénoms ont été modifiés.
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